vendredi 22 janvier 2010

Mimi

Mimi, je l’ai connue un jeudi ou étais-ce un mercredi? C’était la voisine du haut, de l’appartement des mes trois ou quatre ans. C’était l’amie de ma mère, celle à qui on allait emprunter une tasse de sucre, une demie tasse de crème ou du sirop de poteau. Elle était grosse, enveloppante, chaleureuse à craquer. Elle était toute noire, de la tête aux pieds. Quoi que le dessous de ses pieds et de ses mains ne l’était pas. Elle venait de Trinidad Tobago. Nous l’appelions Mimi, mais son vrai nom était Daphnee, Daphnee Clarke. Elle avait le rire large et le sourire coloré. Elle faisait de la soupe aux champignons dont je raffolais. Elle me gardait de temps en temps.

Ma mère me racontait que je lui demandais souvent si je pouvais monter chez Mimi et ma mère disait presque toujours oui! Je me croyais toujours seule avec cette chaleureuse et gentille maman jusqu’au jour ou j’entendis gargouiller et gigoter. Le bruit venait d’en haut, d’une table. Je ne m’étais jamais aperçu de rien lorsque tout à coup je vis des petits pieds grouillants, dépasser de ces hauteurs. Mimi me présenta Russel. C’était son bébé. Je vis pour la première fois de ma vie, un p’tit bébé tout brun, avec un pénis en bonus. J’avais jamais vu ça moi, un pénis. Je fus bien surprise et étonnée de découvrir cela. Je le trouvais bien chanceux d’être pourvu de cette chose. Ça avait l’air d’être drôlement plus amusant qu’une vulve. Pourquoi je n’en avais pas moi, de pénis? Je ne me souviens pas qu’elle m’ait répondu. De toute façon elle parlait l’anglais uniquement. Alors, je n’aurais pas compris grand-chose. Mais je me souviens que je l’aimais beaucoup, Mimi. Elle devait être très spéciale car je me souviens d’elle comme d’une maman. Elle sentait différent, ça je m’en souviens clairement. J’aimais son odeur. J’aimais son énergie et sa douceur. Je ne l’ai jamais oublié, cette Mimi. Elle m’a transmit un peu de son soleil, un peu de sa culture.

Mimi avait un mari, qu’on ne voyais jamais car il était toujours partis en voyage. Il avait une voiture qui dormait toujours dans le garage. Une voiture qui m’intriguait beaucoup. Une voiture bizarre, vaguement européenne. Je la vois encore au fond du garage, vert lime empoussiérée. Cette voiture symbolisait pour moi, l’absence, le silence. L’homme, grand et élégant apparaissait une fois de temps à autre pour demander de l’argent à Mimi, que mes parents disaient, puis il disparaissait encore, pour quelques mois. Pauvre Mimi, toute seule avec son petit Russel.

Je n’ai aucune idée de ce qui est advenue de Mimi, ni de son petit, d’ailleurs. J’aimerais bien un jour la rencontrer et aller lui parler. Pouvoir essayer de la connaître vraiment. Mais l’histoire de l’amitié entre ma mère et Mimi, c’est terminé bien brusquement, quatre ans plus tard, un soir d’été ou Mimi, défigurée par la colère, est venue frapper à grand coups de rage, chez nous avec un grand couteau de boucher, pour tuer ma mère, que j’ai su après. Je me souviens vaguement que la police est venue. Qu’elle ne pouvait rien faire : pas de témoins, pas d’acte criminel. Je n’ai jamais su ce qui c’était passé entre ma mère et Mimi. Mais, je ne suis jamais remontée chez elle et je ne l’ai jamais revue depuis.

Ce n’est que des dizaines d’années plus tard, un jour ou j’étais à l’université, que quelque chose, tout à coup, m’a sauté au visage, comme ça : je réalisais que Mimi m’avait laissé quelque chose. Je réalisais tout à coup que j’étais capable de comprendre comment les personnes noires peuvent se sentir. Je réalisais que toute ma vie, à l’intérieur de moi, je m’étais toujours sentis un petit peu noire. Je réalisais tout à coup, pourquoi j’avais toujours été très choquée par le racisme. La race noire, c’était ma race à moi aussi. Mimi m’avait transmis cela.

Cette femme reste pourtant pour moi, un grand mystère, car je ne me souviens pas de grand-chose d’elle, si ce n’est que des impressions, des images délavées par le temps. Je sais que j’aimais beaucoup passer du temps avec elle. Mais je sens qu’elle m’a fait don de beaucoup plus que cela, je sens qu’elle m’a transmis quelque chose d’impalpable, d’impérissable, un petit quelque chose de précieux même si je ne sais pas encore exactement c’est quoi. Aujourd’hui, j’aimerais beaucoup visiter Trinidad Tobago pour aller voir si je n’y trouverais des petits bouts de racines, pour me colorer un peu plus de cette culture là. Merci Mimi.

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